Anne-Hoffner : le Codéveloppement est au service du changement

Economiste et sociologue de formation, Anne Hoffner-Lesure est coach professionnel et consultante en management et organisation. Formée au Codéveloppement Professionnel il y a une quinzaine d’années par Adrien Payette, le concepteur canadien de la méthode, elle lance, avec Dominique Delaunay, la pratique du Codéveloppement Professionnel et Managérial en France dès 2004.

 

En suivant, ils créent ensemble le CECODEV, Centre européen du Codéveloppement managérial et fondent l’AFCODEV, Association Française du Codéveloppement professionnel en 2007. Quand on a la chance de se former auprès d’elle, on retient son professionnalisme et son énergie phénoménale. Interview.

 

Comment as-tu rencontré Adrien Payette ?

 

Je suis associée dans un cabinet de conseils dans le secteur de la finance et j’ai une quarantaine de consultants sous ma responsabilité. Nous avons été rachetés par un grand groupe, j’essaye de faire évoluer notre organisation interne dans le cadre de ce nouveau contexte et je me heurte à des difficultés.

 

Coïncidence, on me propose à cette période d’aller rencontrer Adrien Payette dans le cadre d’un séminaire présentant sa méthode du Codéveloppement professionnel. C’est un québécois, je suis nationalité canadienne, enfin franco-canadienne et je suis séduite par la démarche. Le mail d’invitation m’enthousiasme totalement par son ouverture et son pragmatisme.

 

Il faut savoir que j’ai toujours voulu dans les projets dont je m’occupais, faire réussir les gens ensemble, techniquement bien sûr et surtout humainement.

 

Personne ne voulait être « client » lors de cette rencontre avec Adrien Payette comme le propose la méthode, nous exposions nos sujets et j’ai présenté le mien sur mes difficultés à nous restructurer en interne. Cela a plu au groupe et je me suis lancée, j’étais si contente d’être cliente pour cette séance car j’en avais réellement besoin. Et animée par Adrien Payette svp ! Quelque chose vibrait chez moi, et je me suis dit, ça existe ! Une question de Payette a été un vrai déclic : « As-tu le pouvoir de faire changer cette organisation ? ». J’étais associée bien sûr dans ce cabinet, mais en réalité, j’avais peu de marge de manœuvre. Ca a été pour moi une prise de conscience énorme et… en douceur.

 

Je peux dire que ce séminaire avec Adrien Payette a été une rencontre marquante. J’ai eu un vrai coup de cœur pour cette démarche axée sur l’action Learning, apparemment très simple mais surtout très intelligente.

 

J’ai eu envie de continuer et de creuser cette approche. Adrien Payette a été d’accord pour nous former, nous étions trois personnes très intéressées, dont Dominique Delaunay que je connaissais déjà. On le faisait vernir pour des séminaires en France, on échangeait beaucoup avec lui à distance, on testait des tas de choses et il nous aidait. On s’est formé en pratiquant de 2004 à 2011.

 

En 2006, j’ai démissionné de mon job de salariée au sein du cabinet dans lequel j’étais, sans chercher à négocier quoique ce soit et j’ai lancé mon activité de consultant en Codéveloppement. J’avais une conviction tellement forte que ça marcherait : les entreprises et les personnes en avaient besoin mais elles ne le savaient pas encore ! J’ai écouté mon intuition. Et on a commencé à travailler ensemble avec Dominique qui était déjà consultant et coach depuis des années.

 

Quelle est ta pratique du Codéveloppement?

 

Aujourd’hui, c’est une grande partie de notre activité.

 

Une grande Banque Régionale a été notre premier client majeur en Codéveloppement durant trois années dans le cadre d’une restructuration de l’entreprise. Il n’y a eu que du Codéveloppement ! Nous avons accompagné plus de 250 managers sur trois ans avec des groupes de Codev et ça a été fabuleux. Adrien Payette à l’époque nous aidait en cas de besoin et nous supervisait. On a appris en marchant, en quelque sorte.

 

Nos principaux clients sont Orange – On a formé par exemple 150 animateurs au Codev dans les dix régions de France, la SNCF, Air France, le Groupe Casino, Leroy Merlin, Décathlon, des Hôpitaux, le Ministère de la Transition Ecologique, La Poste, …

Depuis 2011, nous travaillons avec le Ministère de l’écologie et 7.000 personnes sont passées dans les groupes de Codéveloppement. On a démarré par des interventions en tant qu’animateurs puis on a formé des animateurs pour déployer le processus.

 

En fait, on a toujours démarré tout petit pour faire essayer, expérimenter.

 

Nous touchons aussi des structures plus petites : experts comptables, médecins, avocats, associations médico-sociales,… Aujourd’hui, on se développe aussi dans les hôpitaux et sur certains territoires grâce au réseau d’animateurs au Codéveloppement.

 

Qu’est-ce qui te motive à aller de l’avant ?

 

C’est une passion ! Lors de mes interventions dans des comités de direction par exemple, j’entends souvent dire « On ne réfléchit pas vraiment ensemble,… On prend des décisions sans réfléchir ensemble ». Alors, on fait bouger les lignes. J’aime beaucoup construire avec les autres, j’ai grand plaisir à faire découvrir aux autres le Codéveloppement, voir les gens travailler ensemble et se comprendre là où ils ne se comprenaient pas, sentir l’alchimie entre les personnes. Et… Je ne m’ennuie jamais.

 

Qu’est-ce que ta double nationalité, Française et Canadienne, amène à ta vie ?

 

Les canadiens sont très pragmatiques, concrets, ils se demandent facilement entre eux « Comment tu fais ? Comment tu t’y prends ? ». On regarde ensemble la situation, on relève les manches, on se parle et on cherche ce qu’on va faire. En France, face à une situation difficile, souvent, on baisse les bras, on a tendance à se lamenter, à chercher des responsables ou des coupables…

 

Et, moi, je suis persuadée de notre capacité fondamentale à sortir des relations conflictuelles parce que tout est possible. J’aime créer la capacité ou le contexte pour faire réfléchir ensemble et rechercher des choses innovantes. J’adore réfléchir, creuser les situations et les options, tout en restant très pratique et concret !

Quel est ton sentiment sur l’émergence de groupes de Codéveloppement qui s’éloignent de la méthode de son fondateur ?

 

Il faut être sérieusement formé au Codéveloppement professionnel. Le problème est qu’on voit beaucoup de gens commencer à animer, en étant formés trop rapidement, voire pas du tout, comme si c’était juste un petit jeu de société, mais en réalité, c’est très délicat, car les gens s’impliquent beaucoup.

 

On a des différences aujourd’hui avec les canadiens qui ont fait évoluer la méthode d’Adrien Payette, ils se sont un peu détachés du modèle original et le simplifient à l’extrême, ce qui est bien dommage. On commence à en mesurer les impacts.

 

Par exemple, dans certains séminaires, on donne un formulaire aux managers avec les six étapes du Codéveloppement et on leur dit de se lancer. Nous sommes très perplexes et inquiets sur les conséquences de ces pratiques non professionnelles.

 

Patiemment, on essaye de faire changer d’avis ces organisations, on leur fait tester ce qu’est une vraie séance de Codéveloppement. Les bons résultats – et sur le long terme, pour une organisation - sont seulement quand on fait du Codéveloppement professionnel et pas de la contrefaçon, pas seulement un focus sur de la résolution de problème ou encore un brainstorming ! Bien sur, les gens sont contents d’échanger ensemble, mais ça n’a absolument pas la même puissance. L’importance du temps laissé à la réflexion est fondamentale, pour avoir le temps de comprendre les points de vue, écouter, développer sa capacité à proposer des idées nouvelles,...

 

Le Codéveloppement est un dispositif de formation, on travaille à ce que chacun se développe, il ne faut pas l’oublier.

 

Quels bénéfices les organisations évoquent-elles en pratiquant le Codéveloppement ?

 

Toutes les entreprises qui pratiquent le Codéveloppement professionnel sont unanimes sur les bénéfices ressentis au sein de leur organisation. J’ai souvenir qu’un dirigeant, qui gérait une situation de crise profonde au sein de son entreprise depuis plusieurs mois avait déclaré : « Ça donne du courage aux managers pour tenir un cap, un cadre et un discours clair dans la tempête ».

 

Nous avons pu faire émerger une dizaine de grands bénéfices, issus de nos débriefing avec nos clients, que je partage :

  • Le développement de la solidarité entre managers,
  • La capacité à se professionnaliser,
  • La complémentarité intergénérationnelle,
  • La prévention des risques psycho-sociaux
  • Le fait d’apprendre à prendre du recul,
  • Etre en mesure d’entendre des positions différentes de la sienne,
  • L’aptitude à aider l’autre et à travailler ensemble sur des projets,
  • La compréhension de ses propres mécanismes,
  • La compréhension et une meilleure connaissance de l’autre,

 

Animer des séances demande du travail et du temps mais ça fonctionne extrêmement bien. C’est comme une révolution tranquille vers un changement profond.

 

Quel est le meilleur souvenir de tes interventions ?

 

C’est un souvenir parmi des milliers… Je me souviens d’une femme nommée depuis peu dans un comité de direction au sein d’une société internationale. C’était la première femme à entrer dans ce cercle « réservé ». Elle avait déclaré - et ça avait été un électro choc pour ses collègues et son boss - : « Je me demande si je vais rester… J’étais entrée dans ce codir pour réfléchir et, en fait, on ne réfléchît pas dans ce groupe ».

 

Elle m’a dit plus tard qu’elle n’aurait jamais eu le courage de le dire si cela n’avait pas été encadré par le codéveloppement. Et, du coup, ça a aidé ses collègues à évoquer les vrais sujets, à se parler franchement. Ils se sont mis à coopérer entre eux. Toutes ces personnes que je ne connaissais pas et que j’accompagnais, ont pu apprendre les unes des autres. Et je pensé que ça allait bien se passer pour eux. Ce qu’on fait en codéveloppement rejaillit sur bien d’autres.

 

Et ton pire souvenir ?

 

C’était dans une grande banque. Le directeur de la communication était l’éminence grise, noire plutôt, du dirigeant. Il avait beaucoup d’arrogance, était très fier de lui. En groupe de codéveloppement, je faisais respecter les règles et lui ne les respectait pas.

 

Il y avait une seule femme dans ce groupe, elle était plutôt timide et c’était notre cliente. Voilà qu’il déclare « Tout ça, ce sont des conneries de bonne femme ! ». Tout le monde s’est mis à regarder ses chaussures, personne n’osait réagir, le groupe me regardait, je me sentais insultée en tant que femme et je devais gérer. Je savais que je devais rester bienveillante mais je ne pouvais pas laisser passer cela et je lui ai répondu « Vous voulez savoir ce que j’en pense ?? », Il a acquiescé «  Plus con, tu meurs ! ». Il est devenu tout rouge et là, miracle, les membres du groupe se sont dépliés et j’ai indiqué que nous allions reprendre la séance. Et notre cliente a été admirable.

 

J’ai eu très peur et ai pensé qu’on allait se faire virer. Il n’a finalement rien dit, il est revenu et a participé calmement. Il a même confirmé que c’était une belle opération. Au fond, je crois que ça avait du le faire bouger intérieurement.

 

Quels sont tes projets à venir ?

 

Nous sommes en train de finaliser l’écriture de notre second livre avec Dominique Delaunay, qui sera publié à la fin de cette année « Le codéveloppement, subtilités de la pratique ».

 

Nous avons comme perspective d’étendre les groupes en interentreprises et interculturels, de mixer les secteurs public et privé pour faire travailler ensemble les personnes pour relever les grands défis de demain. Nous avons aussi envie de travailler avec le monde associatif, des réseaux d’entrepreneurs,...

 

Nous déployons des antennes Afcodev dans les différentes régions de France, dans les territoires. Et aussi dans différents pays.

 

On n’a pas encore rencontré de limites et on veut tester ce qui est possible de faire pour le partager.

Le codéveloppement est au service du changement et de la transformation des personnes et des organisations. Nous pouvons faire évoluer et changer les cultures d’entreprises vers davantage d’autonomie, de confiance, de responsabilité.

 

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